Le récit complet
Pendant quinze ans, Rémi a essayé de ne plus sentir. Il était tellement seul, tellement malheureux, qu'il avait fini par chercher à éteindre ses émotions pour ne plus souffrir. Il s'est exposé aux images les plus insoutenables qu'il pouvait trouver sur internet. Il voulait se désensibiliser. Il s'y appliquait méthodiquement. Pendant un temps, il a cru que cela fonctionnait. Il se sentait vide, mais il continuait à avancer. Comme un robot.
Puis, raconte-t-il, quelque chose a cédé. Il a commencé à imploser. Il n'arrivait plus à tenir. Il a consulté des psys, pris des antidépresseurs. Dans son récit, le vide restait là. Avant la retraite, sa psy lui avait dit qu'elle ne pouvait plus le recevoir s'il ne lui parlait pas. Pour lui, c'était justement le problème : il venait chercher de l'aide parce qu'il n'arrivait pas à parler. Il avait besoin de mots qui ne sortaient pas.
Six mois plus tôt, un soir où il se renseignait sur les psychédéliques, il avait réservé la retraite presque d'un seul geste. Il savait que, s'il réfléchissait au voyage en Espagne et au groupe, il risquait de renoncer. En arrivant, il n'avait pas vraiment d'espoir. Pourtant, il gardait une image : des êtres de lumière qui le prendraient par la main et lui montreraient que la vie pouvait être belle.
Ce n'est pas ce qu'il raconte avoir vécu. À la place, les émotions qu'il avait enfouies sont remontées avec une force éprouvante. Pendant quatre jours, dit-il, elles l'ont cassé. Il ne décrit ni un voyage doux ni une joie continue. Quinze années à chercher à ne plus rien ressentir, puis ces journées où les émotions reprennent toute la place. Son récit garde la violence de ce passage.
Et pourtant, au dernier matin, Rémi dit qu'il ne s'est jamais senti aussi bien. Pour expliquer ce qui est différent, il ne commence pas par de grandes idées. Il parle du vent. Du soleil qu'il arrive à sentir à travers les arbres. Des sensations auxquelles il ne prêtait pas attention. Avant, il parlait de vide. Maintenant, il dit se sentir plein, rempli d'autre chose.
Il a l'impression de se sentir vivant comme il aurait dû l'être depuis des années. C'est ainsi qu'il décrit son présent, devant le groupe qu'il remercie. Nous entendons dans ses mots un changement de place du ressenti : ce qu'il avait voulu faire taire devient aussi une manière d'être au monde. Cela ne prouve pas que toutes ses difficultés sont réglées. Ce matin-là, après tant d'années à vouloir ne rien sentir, il sent de nouveau le vent.
Ce que Rémi décrit est son expérience, et la sienne seulement. Chaque parcours est différent. Merci de nous avoir écoutés. C'était Ayahuasca Stories.